Le “Traboutis” de Pénélope Roger
Par Myriam Blouin
Pénélope a d’abord été commerçante pendant vingt-sept ans et mis ses compétences de couturière au service de son magasin de tissus et de ses clients avant de pouvoir, à l’heure de la retraite, travailler enfin pour elle-même. Bien sûr son premier loisir a été de réaliser des vêtements mais, rapidement, elle s’est tournée du côté du patchwork, cherchant toujours à employer agréablement son tout nouveau temps libre avec la création d’ouvrages plaisants.
Après un jardin de grand-mère et des anneaux de mariage assemblés selon la méthode anglaise, c’est le boutis qui l’interpelle. Pénélope est d’un naturel curieux ; toutefois l’emploi de batiste l’inquiète un peu : un tissu aussi fin ne craquera-t-il pas ? Et qui d’autre qu’elle-même pourrait être dérangé si elle utilisait une autre matière ? Un joli sergé de laine écru devient dès lors son matériau d’élection.
Consciente de faire une entorse à la tradition du boutis comme à celle du trapunto, Pénélope choisit d’appeler son travail “Traboutis” et réalise “Traboutis blanc” en quelque 900 heures.
Depuis toujours la couleur tient une place prépondérante dans la vie de Pénélope. “Je crois qu’à 90 ans je porterai toujours de la couleur” se plait-elle à plaisanter. Trouvant son boutis décidément un peu… pâle, l’idée d’appliquer un tissu coloré sur les principaux motifs s’impose ainsi qu’une méthode de travail, simple mais extrêmement précise. Très exigeante dans son travail et sans tolérance pour l’à-peu-près, Pénélope défait et refait tout ce qui ne la satisfait pas. Après dix années de pratique, son travail est exceptionnel de qualité : son point est d’une extraordinaire régularité. On le croirait piqué à la machine tant il est parfait.
Si Pénélope aime la nature par-dessus tout et choisit des motifs fleuris le plus souvent, une série de soupières très originale est venue enrichir sa collection de thèmes avec élégance et un certain humour.
Au tout début du travail est le dessin, grandeur nature, de la pièce à venir. Il nécessite quelques calculs géométriques et l’emploi du compas et tient compte de la réduction de 12 à 15 % que subira l’ouvrage une fois les motifs garnis. Son dessin achevé, Pénélope le reporte sur un papier patron de type papier de soie à l’aide d’un crayon transfert et bâtit le nouveau dessin sur son tissu sans hésiter à multiplier les points afin de solidariser totalement les couches après quoi elle applique le fer bien chaud sans jamais le faire glisser. La toile est alors imprimée durablement et autorise la manipulation.
Les coutures, faites au point arrière très régulier avec une aiguille à quilter courte, sont réalisées avec un fil à coudre de coton pour draperies et tissus épais : le NV 40 de DMC. Vient ensuite le moment de débuter les applications. Une fleur sera recouverte, pétale après pétale qu’on applique aux trois-quarts seulement afin que soit reconstitué, là où il y a débordement du tissu, le dessin du second pétale que le premier aura quelque peu caché.
C’est une étape intermédiaire indispensable pour assurer aux motifs une forme régulière et harmonieuse. En procédant ainsi il va s’agir de bourrier les zones au fur et à mesure avant de les clore complètement. Pour ce faire, Pénélope lâche sa longue aiguille à appliquer pour une autre, aiguille à laine à l’origine dont elle a arrondi le chas et que son époux a équipé d’une manche en bois.
Cette sorte de passe-lacet tout en longueur va emmener, bien au fond du motif appliqué, l’ouate cellulosique à coussin qui garnit les espaces larges tandis que c’est de la mèche de coton qui emplira les lignes « cordées ». Une aiguille pointue plantée dans le motif bourré aidera à en répartir l’ouate uniformément, petite touche finale d’une perfectionniste. Evidemment, aucun nœud ni arrêt de fil ne seront visibles. Tout doit être tiré et disparaître entre les deux couches de tissu. Les bandes intermédiaires et certaines zones seront garnies d’un « appliqué plat » après que les motifs auront été bourrés. Il s’agit là d’un exercice difficile.
Quant aux embus de l’arrière (le tissu demande à cloquer au dos des motifs bourrés), ils sont réduits grâce à un point vermicelle qui ne concerne qu’une des épaisseurs de tissu et gare à ne pas traverser !
Chacun des ouvrages de Pénélope a demandé environ une année de travail sauf le grand dessus de lit qu’elle est en train de terminer et qu’elle doit poser sur une table tant il est lourd sur les genoux. Celui-là devrait approcher les 1 800 heures ! Il compte 50 carrés de 21 centimètres de côté qui totalisent 26 heures de travail chacun et… 60 m de fil.
D’ailleurs, bobines vides à l’appui, Pénélope a aujourd’hui cousu 10 000 mètres de ce fil que, par malheur, elle ne trouve plus en magasin. Elle redoute le moment où sa petite réserve sera épuisée.
Aussi est-elle à la recherche d’un distributeur qui voudra bien lui fournir son fil préféré.
Primée à Briançon (05) avec son « Panier fleuri » ainsi qu’à paris, le public l’a
plébiscitée à Bossey sur Claise, en Indre et Loire. Bien d’autres expositions en France s’inscrivent encore dans l’histoire du Traboutis et Pénélope se déplace beaucoup pour aller en dévoiler les secrets de réalisation aux groupes qui veulent s’y essayer.
Elle adore transmettre cette technique « toute simple et facile qui demande seulement beaucoup de patience et de persévérance ».
C’est pour en faire profiter tout le monde qu’elle nous a donné les clés de son savoir-faire même si l’usage que chacun en fera devra rester purement personnel et ne pourra, en aucun cas, faire l’objet d’un commerce; l’appellation a d’ailleurs été protégée. C’est surtout parce que Pénélope veut être bien certaine que seul un travail de qualité, techniquement proche de la
perfection, sera diffusé qu’elle préfère aller en expliquer la méthode.
Ce Traboutis est un peu comme son enfant et on ne confie pas son bébé sans avoir pris mille assurances et précautions, n’est-ce pas ?
Pénélope Roger
Email : colette.roger@wanadoo.fr