Ruth Marchese
De tous les combats, pour la paix
Par Elisabeth Wassermann
Tout à la fois porte-parole de l’âme humaine et dénonciatrice des excès du monde moderne,
Ruth Marchese crée des œuvres engagées, un brin destructurées, entre noirceur et touches de couleurs,
comme autant de messages d’espoir
Au 3e étage de son « Brown stones » de Brooklyn, Ruth Marchese a installé son lieu de travail.
Elle s’isole aussi souvent que possible, loin des obligations quotidiennes. Dans l’atelier où ses tissus
sont soigneusement rangés et collectionnés, elle écoute les musiques du monde et les postes de radio
qui tombent les masques à propos de l’actualité de ce monde, préoccupation majeure dans l’esprit de l’artiste.
Très vite, se battre pour les droits de l’humanité est devenu son évidence, sa ligne de conduite, presque un devoir.
Ainsi, Ruth transmet à travers ses créations des messages textiles synonymes de paix et de vie,
mais également largement imprégnés des malheurs du monde.
Des logs cabins aux expressions bariolées
À ses débuts, l’expression de Ruth s’est manifestée par la liberté toute déguisée d’utiliser les personnages
du Carnaval de Bâle en Suisse dans le but de dénoncer les folies des politiques occidentales.
Ses caricatures se mélangent alors aux symboliques présentes en touches délicates sur les tableaux textiles.
Elle en crée chaque année, en février ou en mars, quand les fifres et tambours réveillent la belle ville de Bâle avant l’aube,
pour l’ouverture du Carnaval. Elle acquiert la fidélité de plusieurs collectionneurs pour ces œuvres-ci.
Mais au fil des ans, les log cabins et autres carrés traditionnels de patchwork éclatent tout azimut dans ses expressions libres.
Elle mêle alors subtilement tissus d’ameublement et divers cotons bariolés, qui remportent vite sa préférence.
De là naissent les œuvres de Ruth, aujourd’hui réputées pour être les cris de douleurs d’un monde plein de violences.
Elle s’invente un langage textile
Dénoncer les guerres, les injustices et choisir le tissu qui illustrera au mieux ses souffrances n’est pas chose facile.
Commence alors un long travail de préparation dont l’idée de départ reste l’axe central de sa réflexion.
Alors, elle puise dans cette couleur-ci, cette couleur-là, juxtapose les tissus à plat sur sa grande table de travail,
change encore, épingle, recule et construit enfin son projet. Là, elle le laisse mûrir pour vaquer
à d’autres préoccupations, jusqu’au prochain instant de liberté.
La technique est en perpétuelle évolution et peut changer à la dernière minute, jusqu’à ce que Ruth
prenne place derrière sa machine et fasse ses premiers essais d’assemblages. Alors l’ouvrage prend de l’horizontalité
et par-là même, s’écrit lentement comme une déclaration/dénonciation.
Dans cet enchevêtrement de matières, les relations humaines dialoguent, dénoncent en tulle, dentelle, velours, coton et soie.
Et s’il le faut, le quilting machine soulignera telle partie, les points à la main mettront en évidence telle autre.
Une fois l’œuvre achevée, le titre devient un ambassadeur et rend sa lecture bien plus aisée.
Ses créations : un hymne à la paix
Ses créations sont de véritables hymnes à l’humanité et à la paix, mais elles se traduisent
aussi par des coloris bien sombres, révélant ainsi les actes de guerre et les tragédies d’un monde cruel
qui la blessent dans sa chair. Un symbole peace and love trône au milieu de son œuvre sur l’après 11 septembre
dédiée à l’acte terroriste du World Trade Center.
Autres engagements : « Lebanon » sur la guerre du Liban, où des bribes du drapeau américain,
figuré par des étoiles blanches mêlées au rouge et au bleu, s’enchevêtrent avec des barres
qui pourraient ressembler à un festival de tirs d’armes à feu. Ou encore « The Eye of the Storm »,
qui dénonce l’immobilisme gouvernemental après le passage du cyclone Kristina à la Nouvelle Orléans,
symbole d’une société irresponsable. Justement, elle vient de terminer 7 panneaux époustouflants
de vérité sur des sujets cruciaux pour l’avenir de l’homme telle la guerre en Irak.
Enfin, elle met en exergue le contraste de la ville en folie et ses nouvelles technologies
qui envahissent notre monde et les valeurs humaines, comme en témoigne l’œuvre « Bridging the Millenium ».
Voyageuse dans l’âme
Échappant par moments à cette tourmente intérieure, elle se réfugie dans ses jardins secrets,
l’exprimant par la réalisation d’un quilt montrant un espace cosy et coloré,
caché en plein cœur des buildings (« Brooklyn Backyards »). Elle explore aussi la jungle
(avec « Lost in the Jungle »), et encore de nouveaux pays. Marquée par la végétation luxuriante
de l’eucalyptus lors de son voyage en Australie, se traduisant par « Memories of Australia »,
elle rêve cependant de visiter l’Afrique qui lui est inconnue, mais n’hésite toutefois pas à quilter
sur le thème des esprits et des masques africains avec « Dancing Spirits » !
Comme une bouffée d’oxygène dans ce monde contre lequel elle se révolte, elle met en scène
les initiatives humaines qui la ravissent, comme le Marathon de New York qui se traduit
par un élan de silhouettes colorées au milieu des buildings avec « Marathon ».
La vie, les hommes, la nature prennent forme avec des tissus colorés. A contrario, les guerres et autres misères
du monde sont traduits plus souvent par des motifs plus abstraits et géométriques,
servis par des lignes qui parfois débordent du cadre du patchwork, accentuant les effets de destructuration,
et par-là même signifient mieux la destruction.
Un futur entre légèreté et transparence
Aujourd’hui, elle travaille plus que jamais avec les transparences. En 2002, elle introduisait déjà
quelques fenêtres dans un travail dense qui reçut la faveur du jury de Sainte-Marie-aux-Mines.
Désormais, elle souhaite s’engager encore plus loin dans cette voie et trouver un chemin
vers les juxtapositions qui pourrait illustrer tous les messages qu’elle aimerait encore clamer
et afficher dans ce langage textile devenu sien. Un langage qui devrait s’exprimer à l’avenir
par l’exploration de nouvelles techniques à base de tissus légers et superposés…
comme un voile de douceur dans ce monde qui l’émeut.
Zoom sur l’artiste
Américaine d’adoption, Ruth Marchese fait partie de plusieurs groupements de quilts new-yorkais :
Club Manhattan Quilter Guild, Brooklyn Quilters Guild et Textile Study Group of New York.
L’Amérique a vu grandir ses enfants, sa famille et ses petites-filles. Quilteuse active et engagée,
elle suit régulièrement des cours, des formations des deux côtés de l’Atlantique et expose régulièrement en Suisse,
en France, en Allemagne comme en Amérique, au Japon et ailleurs. Elle apprécie aussi le challenge des concours.
Le Brooklyn Quilters Guild va organiser prochainement une exposition à laquelle elle participera
en tant que membre.